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Title: Interview: Mohamad Vayid
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(Date Posted:07/04/2008 12:01:24)

Mauritius Times : Après les événements tragiques de la semaine dernière dans le sillage des pluies torrentielles, toute l'île Maurice semble être devenue « plus wise after the event », et on persiste à clouer au pilori et le ministre de l'Education et la météo. Quelle est votre lecture des événements de la semaine dernière ?

Mohamad Vayid : Il y a deux explications : l'obsession de promouvoir des protégés politiques aux postes importants et la centralisation outrancière du pouvoir entre les mains de l'Exécutif, dans un monde où le recrutement se fait d'après des normes objectives et scientifiques, et où la délégation et la « flat organisation » sont devenues les principes de base de toute administration. La qualité des hommes qu'on a mis aux commandes des institutions nationales signifie que nous devons nous attendre à des dysfonctionnements autrement plus dangereux et pénibles pour notre pays dans les jours et les années à venir. Pour moi, ce n'est pas une question technique, encore moins des règles qui sont observées par la météo ou par n'importe quel autre service public, c'est surtout la capacité de décision des hommes en charge. L'exercice du pouvoir décisionnel demande un apprentissage, une certaine expérience, et cela ne s'acquiert  pas du jour au lendemain. Il y chez nous un très grand nombre d'institutions qui sont mal gérées et continueront à causer des problèmes qui coûteront fort cher au pays. Aussi longtemps que nous n'avons pas une politique transparente d'égalité de chances pour nommer des gens compétents, honnêtes, aux postes les plus sensibles du pays, nous continuerons à patauger dans l'erreur et l'inefficience.

* Donc, de votre point de vue, le problème se trouve ailleurs et n'a rien à voir avec le ministre de l'Education ou avec les services de la météo ?

-- C'est le système qu'il faut blâmer. Le pays est mal servi par trop de gens qui se sont vus propulsés aux premiers rangs de l'administration publique mais qui n'ont pas l'étoffe nécessaire pour ces fonctions. Remontant dans mes souvenirs de jeune fonctionnaire dans les années 60, je me souviens qu'à côté des Burrenchobay, Venkatasamy, Bunwaree, Banymandhub, il y avait des Richard, Chasle, Arouff, Closel, Bérenger, Valet, McGregor - des gens qui faisaient l'enrichissement de notre administration publique. Au Collège Royal, il y avait Koenig, D'Unienville, Perdreau, Espitalier Noël, Besson. Au Parquet il y avait David, Bourdet, Venchand ; dans le judiciaire Osman, Neerunjun, Lalouette, Rivalland, d'Arifat, Espitalier Noël ; à la police il y avait Ribet, de Fondaumière, Fulena. Où sont les authentiques successeurs de ces gens? Qu'est-ce qui explique que nous n'avons plus cette capacité de faire appel à des intelligences qui, dans le temps, ont puissamment contribué à l'avancement de notre pays? Aujourd'hui, l'appareil de l'Etat est malheureusement soumis aux pressions, je ne dirai pas d'une communauté, mais d'une caste qui ne dispose pas suffisamment d'hommes compétents pour justifier leurs nominations à tous les postes importants.

Dans sa mue, notre République s'est appauvrie, à telle enseigne qu'aujourd'hui elle craque de toutes parts et nous continuerons à subir les conséquences des mauvaises décisions des administrateurs incapables. Le pays, on ne le répètera jamais assez, n'appartient pas à une seule communauté, encore moins à une unique caste qui dispose du pouvoir absolu de nommer et d'octroyer des privilèges comme elle l'entend, dans le seul souci de plaire à ses membres. Le pays appartient à tous les Mauriciens, aux pêcheurs, aux laboureurs, comme aux petits commerçants et aux planteurs de légumes, surtout aux femmes qui peinent chaque jour pour nourrir leurs familles. Aucun Mauricien n'est supérieur à un autre. Aucun des gouvernements qui se sont succédé depuis l'Indépendance n'a manifesté la  volonté de l'Etat de s'attacher les services des citoyens les plus compétents, sans égard pour leur appartenance ethnique ou leur caste.  La désignation d'un Darga, d'un de l'Estrac ou d'un Suzanne à de hautes fonctions décore la façade multi-communale du gouvernement, mais ne trompe personne et ne compense pas la perte d'un très grand nombre d'intelligences et de talents découragés, qui émigrent et vont enrichir d'autres pays aux dépens de Maurice.

Par ailleurs, nous n'avons pas encore un mécanisme approprié pour remettre en question certaines mauvaises décisions gouvernementales. Le récent jugement de la Cour suprême qui a désavoué la Public Service Commission nous indique à quel point ces abus sont d'actualité. Les pratiques actuelles sont rétrogrades, irresponsables et dangereuses.

* Faut-il quand même admettre que les politiques sont souvent prisonniers du système ?

-- Ils ont le choix d'être ou ne pas être prisonniers du système; ils ont tendance à sous-estimer l'intelligence et les aspirations des Mauriciens. Lorsque nos concitoyens cherchent un médecin, un dentiste ou un répétiteur pour leur enfant, ils ne choisissent pas nécessairement un médecin, dentiste ou un professeur de leur propre ethnie ou caste - ils frappent à la porte des meilleurs professionnels capables de répondre à leur appel. Je ne vois donc pas pourquoi on devrait nommer un ministre selon sa caste ou de désigner des fonctionnaires en fonction de leur représentativité communautaire. Ce qui est malheureux à Maurice, c'est que tous les partis politiques se sont prêtés à ce jeu. On a atteint aujourd'hui le seuil de l'intolérable avec les différents lobbys et groupes de pression qui exercent une influence néfaste sur le pouvoir, mais aussi sur les différentes institutions du pays. Qui plus est, on prétend même que l'intérêt du gouvernement pour la « Equal Opportunity Act » vise à lui donner un droit de regard sur les nominations dans le secteur privé, non pas dans un souci d'équité et de justice, mais plutôt pour pouvoir y placer ses favoris, c-à-d. étendre ses tentacules sectaires dans l'entreprise privée. Et nous discourons savamment sur la transparence, la méritocratie et la bonne gouvernance !

* Que proposez-vous pour qu'on puisse corriger ce que vous venez de dire ?

-- Nous avons pris un mauvais départ en ce sens que les politiciens sont en général des manipulateurs cyniques, disposant d'une capacité extraordinaire pour berner et séduire les chefs de partis, d'abord pour se faire accepter comme candidats aux élections et ensuite pour assouvir leurs ambitions personnelles ou familiales. A l'opposé, ceux qui sont vraiment capables ne sont pas disposés à faire un forcing  pour obtenir un ticket. C'est dommage, car la politique est réduite à un jeu sordide qui n'attire pas les meilleurs cerveaux du pays. La classe politique actuelle a souvent mal servi l'intérêt national.

* Je décèle une grande déception chez vous, une grande amertume avec l'actuel gouvernement...

-- Je regrette que le gouvernement n'ait pas saisi toutes les opportunités qui se sont présentées pour faire un bond considérable en avant dans le progrès du pays. Nous n'avons jamais été en face d'autant d'occasions, de chances de développement et de bonds industriels. Nous n'avons pas, hélas ! la capacité de gestion et les hommes pour concrétiser nos aspirations.  On s'est attelé aux détails, aux trivialités comme les alliances, le clientélisme, le copinage, les tractations purement partisanes. Ce qui fait que le jeu politique continue à occuper l'avant-scène, à tel point que nous sommes en campagne électorale permanente. Je pense qu'il est temps de rallier les forces de l'opposition en faveur d'une politique de vérité, de transparence et d'intérêt national afin de mieux préparer le pays à faire face à des urgences dramatiques qui nous attendent au tournant. Eu égard aux défis qui nous guettent par rapport à la sécurité alimentaire et énergétique, au changement climatique, à la flambée des prix, etc., ce n'est pas la surenchère politique qui va nous tirer d'affaire. Le leader de l'opposition est suffisamment conscient de la situation réelle sur le plan international pour ne pas embarrasser le gouvernement inutilement. 

* Vous versez là dans un optimisme exagéré, M. Vayid ?

-- Peut-être dans un idéalisme qui n'est pas de mise aujourd'hui. J'aime à penser que les fibres patriotiques de tous les Mauriciens sont encore vivaces et pourraient les amener à s'entendre sur les grands enjeux nationaux et les défis auxquels on fait face. En ce qui concerne le chef de l'opposition, il est regrettable qu'au lieu de résister aux courants malsains de l'ethno-politique, il se place carrément dans la mouvance de ce courant en se mettant en quête d'un Vaish qu'il pourrait mettre dans son escarcelle politique afin de s'offrir un paravent premier ministériel lors des prochaines élections. Il est le nouveau Jason, à la recherche de la Toison d'Or et comme Jason, il n'hésitera pas, le moment venu, à le sacrifier. Tout cela est malsain, décourageant et ne fait pas honneur à l'intelligence des Mauriciens.

* Mais à voir le nombre d'initiatives prises: tout un programme de réforme économique, Equal Opportunities Bill, Competition Bill, Commission Justice et Vérité, négociations avec les sucriers, réforme électorale, on ne le réalise pas suffisamment, faut-il admettre que l'actuel gouvernement prend des initiatives et, qui plus est, a sa stratégie dans tout cela ?

-- Il y a certes une orientation générale positive dans l'action gouvernementale, et je pense que Navin Ramgoolam a pris certaines initiatives pour faire avancer des dossiers importants, mais il y a également eu trop de manquements aux principes de base. Au-delà du fait que le public est très sensible à des cas d'injustice, il y a aussi plusieurs institutions dont les têtes ont été coupées et qui souffrent toujours de manque de leadership comme l'UTM, le Islamic Cultural Centre, le Road Development Authority, la TEC. On a aussi en tête le cas d'un couple qui est parti pour des bourses d'études en médecine en Inde aux dépens des lauréats légitimes... il y a eu trop de manquements et de bavures de ce genre, qui distraient de l'action gouvernementale. Ce dernier a aussi péché au niveau de la communication concernant  ses réalisations.  Par exemple, la visite du Premier ministre au Bihar, couverte par la télévision pendant plusieurs jours, laisse le plus grand nombre de Mauriciens complètement froids. Voilà un exemple de ‘overexposure' alors que ce périple avait perdu depuis longtemps son intérêt événementiel. Il ne manque pas de réalisations du gouvernement qui auraient dû retenir l'attention, comme, par exemple, les négociations sur l'Accord de Partenariat Economique, menées par le ministre des Finances, la Chambre de Commerce et d'Industrie et le ministère des Affaires étrangères, qui ont abouti dans l'intérêt national. Mais il faut aussi se rappeler que les grands thèmes économiques ne touchent pas la population dans son vécu quotidien. Les gens restent de marbre vis-à-vis des références régulières de Rama Sithanen au « FDI » ou à la croissance économique. Ces statistiques ne se traduisent pas encore d'une manière positive dans la vie des Mauriciens, bien qu'elles soient tout à l'honneur du ministère des Finances.

Ceci dit, j'estime que, valeur du jour, Ramgoolam reste le seul leader national réunissant les qualités nécessaires pour occuper le poste de Premier ministre. Il faut donc l'aider dans toute la mesure du possible, en se disant qu'il est, quelques fois, contraint par la structure dans laquelle il évolue, par l'inaptitude de certains ministres et autres collaborateurs, par le manque de discrétion de ceux qu'il a placés à la tête des entreprises d'Etat et les lobbies qu'il a tolérés. D'autre part, le public attend un peu trop d'un Premier ministre. Or, il n'est pas un surdoué ou un surhomme, et ses jours ne dépassent pas aussi 24 heures...

* Vous parliez auparavant des références économiques de M. Sithanen. Il a déclaré cette semaine-ci que la croissance est de retour, elle reste « robuste, soutenue et équilibrée », ce qui signifie que le pays ne se trouve plus dans une situation d'urgence économique, comme il le disait au début. Diriez-vous donc que le gouvernement a réussi sa réforme ?

-- Je pense qu'il est trop tôt pour affirmer cela et même M. Sithanen ne serait pas, à mon avis, partisan d'une telle affirmation catégorique. Lorsqu'il a parlé de "early harvest ", il faisait allusion probablement à une "récolte prématurée".
Aucun pays, aucune économie, aucune entreprise ne peut prospérer dans un environnement où la pauvreté, sinon l'hostilité, est patente. Le public est en colère en ce moment, et la tension règne dans le pays. Cette tension se traduit par l'agressivité ambiante, la violence caractérisée, les meurtres, les attaques contre les touristes. Les difficultés de joindre les deux bouts, de faire face au coût de la vie, alors que des millions sont dépensées pour des voyages, des voitures luxueuses, des privilèges des présidents de corporations publiques, créent une situation instable. Pour la gérer, il faut des initiatives courageuses, des actions décisives, une volonté de fer, un leadership éclairé et une politique basée sur une communication efficace. Ce n'est pas facile, mais la paix sociale est à ce prix.

D'autre part, il faut admettre que trop de gens ont développé une mentalité d'assistés. Ils attendent tout du gouvernement et sont devenus les partisans du moindre effort. A chaque fois qu'il y a un problème, ces gens s'attendent à ce que le gouvernement intervienne avec une manne. Il ne faut certes pas sous-estimer la misère de très nombreuses familles, et c'est là que le ciblage devrait intervenir. Mais lorsque certains parlent d'articles électroménagers qui auraient été abîmés pendant une pluie torrentielle et qu'ils veulent que les autorités les compensent, nous atteignons les limites de l'absurde.

* Lorsque Vishnu Lutchmeenaraidoo affirme, qu'au-delà de la crise sociale, la réforme Sithanen a engendré une crise politique - d'où le problème Dulloo et d'autres défections à venir, vous vous dites qu'il a effectivement raison et qu'il y a crise à la fois sociale et politique dans le pays ?

-- Je prends généralement les déclarations des politiciens avec une pincée de sel surtout quand ils sont dans l'opposition, car ils ont alors tendance à tout exagérer par opportunisme politique. Je ne prends pas non plus pour acquis les déclarations des membres du gouvernement à l'effet que tout va bien dans notre pays. Comparée à d'autres pays, Maurice a certes un parcours dont elle peut être fière. Mais nous ne pouvons pas nier que la misère s'étend, que le fossé entre les riches et les pauvres se creuse davantage, que le coût de la vie est monté en flèche, qu'il y a un manque de leadership dans les institutions vitales. De là, à parler de crise sociale, est un peu fort. Il y a sans doute une certaine frustration dans le pays qui se manifeste de temps en temps par des actes qui troublent l'ordre public. Mais beaucoup de Mauriciens ne veulent pas travailler. C'est pourquoi j'affirme que c'est totalement faux de parler de notre population comme étant nos plus grandes ressources. Quand des employeurs font des appels frénétiques dans la presse pour attirer des ouvriers qui refusent de prendre ces postes pour des raisons difficiles à comprendre, quand nous avons 36,000  travailleurs étrangers et un très grand nombre de cadres expatriés qui opèrent à Maurice... alors que le pays compte 50,000 chômeurs, quand nous avons une population vieillissante qui fait que chaque employé aura bientôt à soutenir au moins trois et éventuellement cinq retraités, quand vous faites le constat du nombre de Mauriciens qualifiés qui choisissent d'émigrer et que ceux qui font des études à l'étranger ne rentrent pas au pays, comment peut-on parler de nos ressources humaines comme étant notre ‘most valuable asset' ? Ces gens-là se mettent le doigt dans l'œil.

Il a fallu attendre Joël de Rosnay et Paul Verges pour nous dire ce que nous devions savoir depuis longtemps : nos ressources, c'est le soleil, c'est la mer, c'est notre agriculture, c'est notre position stratégique dans l'Océan indien. Lorsque nous avons créé le ‘Mauritius Oceanography Institute', j'avais déclaré que plusieurs réponses à nos problèmes viendraient de la mer. Aujourd'hui le Mauritius Research Council abat un travail de pionnier dans l'exploration de nos ressources maritimes à des fins industrielles. Nous avons un port franc qui aurait dû être la plaque tournante de cette partie du monde, le plus performant de l'Océan indien, mais les nominations politiques et les bévues qui ont suivi ont tout gâché. Résultat : nous avons été dépassés par Madagascar. Nos ressources primaires ou stratégiques sont là, mais nous ne savons pas les développer parce que nous n'avons pas les professionnels, les talents nécessaires ou la détermination politique. Compte tenu de la pagaille qui sévit à la compagnie d'aviation nationale, j'ai écrit qu'il fallait débaucher le no. 3 d'une compagnie internationale pour le mettre à la tête d'Air Mauritius. France Telecom roule les actionnaires de Mauritius Telecom dans la farine - et pourtant nous avons des Mauriciens au conseil d'administration de cette entreprise nationale. Trop de gens poursuivent inlassablement et cyniquement l'assouvissement de leurs intérêts personnels sans se soucier de l'avenir du pays.

Une chose sur laquelle butent les partis politiques et même l'administration centrale et les grandes entreprise de l'Etat, c'est un plan de succession, pour assurer la continuité dans le progrès et préparer l'avenir. Malheureusement, le management moderne n'a pas encore fait son entrée dans la fonction publique. Il y a eu des mouvements velléitaires, des tentatives de réforme mais qui n'ont jamais abouti, ce qui fait que la gestion de la fonction publique reste aléatoire, capricieuse, accidentelle, souvent sujette aux caprices des princes qui nous gouvernent. En tant que Consultant, mon travail consiste à libérer les talents qui sont tenus en otage dans les entreprises, et je peux vous dire que la fonction publique regorge de talents prisonniers du système qui ne demandent qu'à se libérer et s'épanouir. Mais ces ‘civil servants' ont rarement l'occasion de se faire valoir en l'absence de méritocratie, d'une politique de transparence, de justice et d'équité dans les nominations et les promotions. Pour réussir, il faut avoir ce qu'on décrit comme une « cravache électrique » c'est-à-dire être pistonné par un puissant lobby, pour faire son chemin dans la course au sommet de la fonction publique.

* Comment peut-on s'attendre à voir un gouvernement s'atteler à résoudre les vrais problèmes lorsque le pays se retrouve en permanence en campagne électorale? 

-- Un leader a le potentiel pour le faire, c'est Navin Ramgoolam. Il lui faut la volonté politique pour marginaliser les lobbys, déléguer le pouvoir de décision, pratiquer une vraie méritocratie, s'entourer de conseillers compétents et intègres et concentrer son attention sur les dossiers brûlants de l'actualité sociale et économique. Il peut rassembler les Mauriciens afin qu'ils se poussent tous dans la même direction. Si chaque groupe poursuit ses intérêts sans se soucier de l'intérêt général, nous nous acheminerons vers le chaos. C'est ce qui entrave le progrès du pays en ce moment. Prenons une des institutions qui se portent le plus mal : c'est la police. Le flou actuel est le résultat d'un manque cruel de leadership. Je ne parle pas d'un leadership de façade qui impressionne par l'arrogance ou l'intimidation politique. Nous avons eu à la police des chefs comme McCaffery, Desvaux, Ribet, Fondaumière, Fulena, Rajarai, entre autres, des meneurs d'hommes qui se sont distingués par leur leadership, leur sens du devoir, leur loyauté. Aujourd'hui la situation est anarchique ; on n'a qu'à voir le comportement des policiers : ils ne font plus confiance. Et pourtant il y a des éléments compétents, remarquables dans cette force policière, mais qui n'ont pas eu la chance de briller, de sortir des rangs en raison de l'absence de méritocratie. Voyez le nombre de cas où des policiers ont été impliqués dans des actes criminels. C'était impensable dans le passé. Savez-vous qu'il y a eu parmi les recrus des malades mentaux, des gens qui ne font pas le poids, littéralement, ni la hauteur réglementaire, mais qui ont quand même été intégrés grâce aux pressions politiques ?

* Les priorités auxquelles le gouvernement devrait s'atteler, ce n'est pas la réforme du système électoral ou l'élimination des Best Losers, etc. ; alors  ces priorités se trouvent-elles ailleurs ?

-- Je crois qu'on est en train de se leurrer. La réforme électorale est importante et il faudra s'y atteler éventuellement. Je ne pense pas que ce soit  la priorité des priorités et qu'il faille en faire un projet urgent, toutes affaires cessantes. C'est un travail qui demande à être abattu dans la sérénité avec calme et réflexion, qui exige une étude approfondie des problèmes constitutionnels qui se posent et surtout la nécessité de rassurer toutes les composantes de la population qu'elles ne seront pas lésées par tout nouveau système. Connaissant la façon d'opérer du pays, je ne vois pas ce travail accompli avant les élections générales de 2010, car celles-ci peuvent être avancées. Mais il y a d'autres priorités, et l'une des plus pressantes, c'est de rassurer la population concernant l'ordre et la paix et d'agir de façon à ce que notre pays ne sombre pas dans le désordre généralisé. Port Louis est devenu un souk, ce n'est plus une cité. Quatre Bornes est invivable après certaines heures. Il y a un projet de lancer un casino à Curepipe, ce qui va convertir Curepipe en un autre Quatre Bornes, et il y a un autre projet de casino à la rue Madame à Port-Louis qui a déjà provoqué l'indignation des habitants - sans résultat, paraît-il. Voilà des incidents qui n'ont aucune influence sur l'économie mauricienne, mais qui font le jeu de quelques intérêts particuliers qui savent faire un lobbying efficace. Le trafic de la drogue mine toujours notre société et nous savons que les courses sont criblées de malversations en tous genres. Si vous ajoutez à cela le jeu et le racolage dans chaque coin de rue, vous réalisez que le pays fait face à un cocktail explosif. Nous avons aussi un problème de moralité publique. Nous n'avons plus cette échelle de valeurs morales et spirituelles d'antan, malgré les manifestations ostentatoires de toutes les religions à Maurice. Le pays est devenu de plus en plus immoral et de moins en moins spirituel - mais cette contradiction, pour ne pas dire hypocrisie, flagrante échappe à nos compatriotes.

* Les consultations pré-budgétaires vont débuter incessamment. Déjà des voix s'élèvent afin que le ministre des Finances privilégie davantage la politique que l'économie dans son prochain budget. Est-ce trop tôt ?

-- Le ministre des Finances doit revoir sa copie et rectifier le tir. Il y a des mesures indispensables qu'il doit prendre pour assainir la situation et améliorer le sort des petites gens. Il doit avoir le courage de revoir le transport gratuit, les subsides au secteur touristique, les subventions aux religions, la gratuité de l'éducation tertiaire, le paiement mensuel des pensions aux retraités (en les ramenant à un paiement trimestriel), des concessions au troisième age, qui devrait bénéficier de prix forfaitaires aux cinémas, aux voyages à l'étranger (il représente presque 15% de la population et constitue un vote bank appréciable !). Le ministre est capable de ce tour de force car l'économie se redresse.

* Le gouvernement dispose de deux années pour revoir certaines maladresses par rapport à la reforme économique. Mais avec le PRB et un ministre des Finances plus proche des réalités du pays, les travaillistes pourraient-ils envisager l'avenir avec confiance ?

-- Tout dépend du leadership du Premier ministre. Comme je l'ai dit plus haut, il possède les qualités nécessaires pour rassembler le pays autour d'un plan national de redressement économique et social. Il lui faut la volonté politique et la détermination de marginaliser les parasites et les lobbys sectaires pour s'attirer la confiance de tous les Mauriciens sans distinction. Ce n'est pas une mince affaire et cette entreprise demande un grand courage moral. Le PM est capable de se mettre au diapason des attentes de la population. Du moins on l'espère.

Mauritius Times, 04/04/08

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