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Title: ALAIN GORDON-GENTIL - "Si Ramgoolam était un raciste, il l’aurait été de manière plus scientifique
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(Date Posted:01/12/2007 17:51:47)

Alain Gordon-Gentil, écrivain et journaliste questionne les mots et leur utilisation dans le contexte local. On ne peut pas museler les gens et encore moins la presse. Mais quand dire devient bluffer, débiter des sottises, l'on est en droit de conclure au scandale et pire à la démence des gens pseudo-bien...   

Mauritius Times : Ce n'était sûrement pas programmé  que vous lanciez un mercredi soir à Port-Louis votre documentaire sur les travailleurs engagés alors que les sucriers avaient engagé durant cette même période un bras de fer avec le gouvernement sur la réforme de cette industrie. Quelles réflexions aviez-vous faites durant la projection de votre documentaire ?

Alain Gordon-Gentil : C'est vrai que pendant la projection, je pense que bon nombre de spectateurs ne pouvaient s'empêcher de faire le parallèle entre les faits historiques qui se déroulaient à l'écran et la réalité du bras de fer actuel. Pour être tout à fait exact, je pense que c'est un bras de fer entre certains barons sucriers et Navin Ramgoolam et non pas entre l'industrie sucrière et le gouvernement. Cette précision me semble importante par rapport à ce qui se déroule dans les coulisses de la négociation. Lorsque Manilal Doctor et Seewoosagur Ramgoolam prennent faits et causes pour les travailleurs immigrés qui vivaient dans une misère abjecte, ils deviennent les bêtes noires des sucriers. On dit d'eux qu'ils sont des sectaires, des racistes. Aujourd'hui encore les choses n'ont pas beaucoup changé chez certains. Bien qu'il soit totalement injuste de généraliser en disant que toute cette oligarchie sucrière soit rétrograde, il ne faut pas non plus tomber dans l'autre extrême et dire que ce sont tous des grands avant-gardistes. Il y a chez certains encore une mentalité d'accapareur exprimée avec une arrogance qui serait pathétique et risible si ce n'était pas aussi dangereux. Il ne faut pas avoir peur de dire, je le dis d'autant plus que je l'ai, maintes fois, entendu de mes propres oreilles, qu'il y a parmi cette communauté de possédants de l'industrie sucrière, certains pour qui le seul nom de Ramgoolam, Seewoosagur ou Navin, peu importe, résonne comme une incongruité. Dans le cas présent, aujourd'hui au 21ème siècle, au moment ou je vous parle, c'est toujours une vérité pour quelques personnes. Cela leur semble une injustice flagrante.

* Un observateur de notre société disait récemment que les grands possédants, les sucriers n'ont pas compris ou ne réalisent pas qu'au-delà des discours politiques sur la démocratisation, il y a une ‘groundswell' populaire en faveur d'un partage plus juste et équitable des richesses du pays. Qu'en pensez-vous ?

-- Là encore il ne faut pas les mettre tous dans le même panier. Certains d'entre eux savent que ce désir de démocratisation correspond à un très profond sentiment de justice tout à fait légitime. Mais d'autres continuent de dire (pas de croire, parce que je suis sûr qu'ils n'en croient pas un mot) que le désir de Navin Ramgoolam de voir plus de justice sociale relève d'un sentiment raciste. Ce qui peut être dangereux, c'est que ce sont ces voix qui se font le plus entendre. Et lorsque ces voix sont les seules à se faire entendre, et que les voix plus modérées, plus réalistes, plus ouvertes, plus intelligentes se taisent, il se passe alors quoi? Il se passe que toute la population mauricienne pense -- et c'est normal -- que la position raciste des ultras est celle de toute la communauté blanche. Comme c'est la seule qui se fait entendre, elle devient le point de vue de tous. Vous vous êtes rendu compte que nous vivons dans un pays, où pour avoir demandé une certaine redistribution des richesses, le Premier ministre Navin Ramgoolam se fait traiter de Robert Mugabe! Si les mots et les comparaisons ont encore un sens, on croit rêver. Si être persécuté, c'est posséder 75% des terres du pays, 80% de l'appareil de production, 75% de l'industrie hôtelière, et j'en passe, alors nous sommes nombreux à vouloir être des persécutés. Mais alors le plus extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de constater que Navin Ramgoolam est traité de Mugabe, de raciste non pas par n'importe qui, mais par le grand admirateur du Front National de Jean Marie Le Pen à Maurice Jean Pierre Lenoir! Un suiveur de Le Pen traitant le Premier ministre mauricien de raciste! Suiveur qui a été, rappelons le, l'ancien rédacteur en chef du quotidien Le Cernéen, journal (pour lequel j'ai travaillé pendant une année) et qui, il y a à peine trente ans, avait mené campagne contre la nomination de Monseigneur Amédée Nagapen à l'Evêché parce qu'il était d'origine "dravidienne". Que venait faire un noir d'origine tamoule dans la haute hiérarchie de l'Eglise? Ces choses se sont passées, il y a à peine trente ans, incroyable non? 

* Navin Ramgoolam a donc raison de dire que les Mauriciens veulent aussi une part du trésor, non pas juste le désert? Combat juste, donc ?

-- Bien sûr que ce combat est juste. La question, pour moi, ne se pose même pas. Jean Marie Cavada, journaliste de télévision et aujourd'hui député européen, grand ami de Maurice me disait un jour son admiration pour ce que Maurice avait accompli depuis son indépendance. Mais il ajoutait: aucune indépendance n'est totalement réussie sans une réforme agraire réussie. Pourtant on ne peut pas vraiment dire de Jean Marie Cavada que c'est un marxiste radical! Il est député du MoDem, parti centriste de Francois Bayrou. Cette question de partage des terres est une question très importante. Elle a un poids économique et aidera à construire un avenir plus juste, mais elle a aussi un poids symbolique. Mais à y bien penser, l'argument raciste pour certains est plus facile à utiliser. Ils ne vont quand même pas dire: il n'est pas question pour moi de partager quoi que ce soit. Alors on détourne la question, on colle le sceau de l'infamie raciste sur ceux qui essaient simplement de dire: un monde sans justice sociale, sans justice économique est un monde dangereux. C'est une grande, très grande injustice que de faire passer Navin Ramgoolam pour un raciste. Je l'admire beaucoup, malgré toute cette campagne de dénigrement, qu'il reste digne et ne tombe pas dans le piège de l'outrance. Méthodique comme il est, si Ramgoolam était un raciste, il l'aurait été de manière plus scientifique, si vous voyez ce que je veux dire.

* Le Premier ministre disait récemment que le secteur sucre ne pèse pas lourd dans l'économie nationale. Estimez-vous cependant qu'il pèse suffisamment lourd, lui permettant d'influencer ou même d'embarrasser le grand secteur privé?

-- Je ne suis pas assez au fait de ce débat économique pour vous répondre avec précision. S'il ne représente pas beaucoup en termes de pourcentage dans l'économie, le secteur sucre représente, je crois, plus de 60,000 emplois et cela fait de ce secteur un maillon économique important. Je ne crois pas que le but de Navin Ramgoolam soit d'embarrasser le grand secteur privé, comme vous dites. Je ne crois même pas qu'il essaie de les influencer. D'ailleurs certains d'entre eux avec qui j'ai eu l'occasion de discuter, avancent avec des certitudes d'un autre siècle et personne ne pourra les convaincre que le monde a changé. Je crois que Ramgoolam essaie juste de leur dire qu'il a ses convictions, et libres à eux de qualifier ses convictions de racistes, mais lui a sa vision des choses. L'autre jour, dans un de ses dîners mondains où l'on casse avec appétit du Ramgoolam comme dans les années 68, j'ai entendu, par exemple, dire avec un grand aplomb qu'il (Ramgoolam) a fait « un mari grave accident dans son Aston Martin et qu'il l'a fait disparaître dans un container (je te dis bolom! Baise avec ce bougre-là!) et l'a expédié à Londres » (alors que je venais de voir la voiture à Port-Louis avec le Premier ministre au volant le matin même). Au cours de ce même dîner donc, une dame d'un certain âge me confia qu'elle avait beaucoup aimé un de mes romans. Alors que je la remerciai poliment et sincèrement, elle ajouta, sans doute pour me faire plaisir: "Mais vous écrivez bien le français, hein?" Ce n'était même pas méchant, c'était juste le naturel d'un monde révolu. Eh! oui, si les métisses se mettent à écrire le français, où va le monde ma brave dame? Toutes ces observations qui peuvent paraître disparates relèvent en fait d'un même état d'esprit qui existe toujours hélas! et qui, je le crois, sincèrement n'est pas majoritaire, mais qui néanmoins s'exprime dans l'économie, le culturel, le sportif, bref dans toutes les sphères de la vie avec un naturel sidérant.

* C'est connu que ni le secteur privé, ni même les sucriers, ne forment un groupe monolithique. Ils sont des commerçants et entrepreneurs, pas des philanthropes, mais on dit qu'il n'y a pas que des « méchants »... Qu'en diriez-vous ?

-- Pour quelqu'un qui est dans la logique libérale et capitaliste, vouloir tout accaparer et le garder pour soi n'est pas "méchant"; C'est tout simplement naturel. Il y a quelque chose depuis quelques années qui me gêne beaucoup dans cette description des partenaires sociaux, économiques et politiques. Depuis une décennie maintenant, éditorialistes, économistes, chefs d'entreprise attendent, espèrent des relations fusionnelles entre gouvernement et secteur économique et industriel. On nous explique à tour de bras que privé et public ont les mêmes intérêts et marchent dans la même direction. Ce désir effréné de consensus est, selon moi, le fond, l'essence même du malaise. La société libérale et ses défenseurs sont arrivés à nous faire croire que l'Etat et le secteur privé poursuivent le même but. Cela est, à mes yeux, tout simplement un mensonge. Une entreprise défend ses actionnaires, ceux qui la financent et elle travaille pour que ceux-ci obtiennent le meilleur retour sur leur argent. C'est son but et il n'y a rien de répréhensible à cela. L'Etat, lui, est là pour veiller au bien du plus grand nombre. Ce n'est pas du tout la même chose. Il y a une contradiction flagrante entre ces deux visions des choses. Et il est normal, sain, que les relations entre le privé et l'Etat soient conflictuelles sur le fond. Et qu'à chaque fois qu'il y a conflit, les deux parties se mettent à table, discutent et trouvent une solution qui fasse avancer le pays. Mais croire que les intérêts du privé et du public convergent toujours, c'est se leurrer. Le malaise persistant entre public et privé vient du fait que le privé a pris l'habitude, depuis ses dernières années, de tout obtenir, quelques fois sans même avoir à demander. Alors que la normale est quand le privé a quelque chose à demander à l'Etat, il doit expliquer, justifier, convaincre l'Etat du bien-fondé de ses demandes. Nous sommes clairement devant un choix de société.

* L'affaire ne pouvait tomber au plus bon moment : celle concernant le risque que courent journalistes et scientifiques en 2007 à recevoir des balles perdues sur des terrains vagues et près des caves. Intéressant, n'est-ce pas?

-- Les balles perdues, c'est un peu comme la crédibilité perdue. On ne la retrouve que très rarement et, en attendant, sur son passage elle peut causer beaucoup de mal. Faut-il vraiment s'étonner de ce type de réponses et de comportement? Ceux qui connaissent la réalité de notre société et ne se laissent pas tromper par l'épais vernis affiché dans les salons, se disent en voyant ce genre de comportement: rien de nouveau sous le soleil. Mais le plus triste dans toute cette situation kafkaïenne, c'est que nous en sommes aujourd'hui au point où ceux qui dénoncent ce type de comportement féodal sont souvent taxés de racisme! C'est un tour de passe-passe intellectuel qui relève du prodige et qui avait presque réussi. Mais heureusement aujourd'hui, il y a comme un réveil du ronron de la pensée unique. On aura beau expliquer mais on ne convaincra personne, aujourd'hui, qu'attaquer Bérenger, c'est du racisme mais attaquer Ramgoolam ça ne l'est pas. Mais il y a eu un moment où tout cela était justifié dans les journaux et sur les radios avec une aisance déconcertante. Et avec des arguments frisant l'indécence intellectuelle.

* L'autre affaire de dons politiques aux principaux partis, telle que soulevée par M. Deoduth Ramful et qui poursuit la sucrerie FUEL, est aussi intéressante d'autant plus que ça vient après que Navin Ramgoolam eut évoqué la possibilité que les sucriers financent sa chute, politiquement parlant ?

-- Je ne place pas les deux enjeux au même niveau. La dénonciation de Monsieur Ramful en tant qu'actionnaire déclenchera, je l'espère une procédure qui amènera à trancher une fois pour toutes la question du financement des partis politiques. Concernant le financement du Parti travailliste par les sucriers, il n'y a pas besoin d'être dans le secret des Dieux pour deviner que mis à part lorsqu'il est en alliance avec le MMM, le Ptr ne doit pas, je le pense, être l'enfant gâté des sucriers. Et c'est normal et logique. On ne peut pas vouloir le sucre et l'argent du sucre!

* Estimez-vous que Ramgoolam joue gros dans cette affaire avec en face de lui une industrie puissante qui ne manque pas de ressources tant financières que propagandistes pour le mater? 

-- Je ne vois pas les choses sous cet angle. D'abord, dans le strict sens des mots, je ne vois pas cela comme un jeu. Navin Ramgoolam est face à ses convictions, comme nous pouvons tous nous retrouver, à un moment ou à un autre, devant un dilemme moral. Mais Ramgoolam a choisi, selon moi, de trancher. Il tient à ses convictions. Personne ne dit que c'est la vérité absolue. En tout cas ce sont celles de Navin Ramgoolam. Et puis quand même je sais que souvent face aux puissances de l'argent, l'expression du suffrage universel ne compte pas beaucoup. Mais les actions du Premier ministre en ce moment sont exactement conformes à ce qu'il a promis pendant la dernière campagne électorale. Et il gangé sur ce programme précis d'ouvrir notre économie et de donner leur chance au plus grand nombre. Je crois qu'il serait imprudent, pour certains de ses interlocuteurs de croire que c'est un positionnement simplement politique. Quand vous parlez d'une industrie puissante, vous ne croyez pas si bien dire. Elle a ses relais partout. Dans la presse, dans le social, dans les ONG, dans le sport, dans le culturel, dans les églises. J'ai vu s'organiser avec une efficacité redoutable des campagnes odieusement mensongères de character assassination contre Navin Ramgoolam qui portent leurs fruits jusqu'à l'heure encore. Ce sont des choses qui me révulsent.

* Le contentieux gouvernement-sucriers n'est pas une affaire ethnique, ce n'est pas l'affaire des laboureurs mais aussi des artisans. Les esclaves ont défriché les terres d'où ils furent chassés, nous rappelle J. Yves Violette. Mais le Père Grégroire dit que sa Fédération n'est pas concernée par le conflit GM-sucriers -- « Nous avons d'autres chats à fouetter... » dit-il. Surprenant, n'est-ce pas ?

-- Je n'ai pas vu les propos du père Grégoire disant qu'il avait d'autres chats à fouetter. Si ses propos ont bien été tenus, ils sont surprenants et c'est peu dire. Cette Fédération des Créoles est pour moi une nécessité. Il est normal, souhaitable que les créoles s'organisent pour faire entendre leur voix. Pendant de longues, très longues années, cette question de l'identité créole a tourné en moi comme une énigme profonde. La question se posait ainsi à moi: Pouvait-on se contenter d'une seule identité dans un pays métis et quand on est, de surcroît, soi-même métis. L'identité multiple me semblait en contradiction avec mon identité créole. Aujourd'hui quelque chose que je ne peux définir s'est passée en moi. Mon identité créole m'apparaît comme l'élément fondateur de toutes mes identités. Et je peux le revendiquer sans en renier les autres. Et je le revendique haut et fort. Le peuple créole est en souffrance et je sens maintenant comme un devoir d'apporter ma pierre à la construction de quelque chose de neuf, de solide. Cela n'a pas toujours été le cas, cette réflexion est totalement nouvelle pour moi. Pour en revenir à votre question, cette Fédération des Créoles est née d'une mouvance forte. Et il faut féliciter le père Grégoire d'avoir pu réunir ce qui était épars. Mais à partir de là, certaines questions se posent. Combien de temps encore continuera-t-on à placer la communauté créole à la remorque de l'Eglise catholique? Que vient faire l'Evêché dans cette affaire? Pourquoi un rassemblement créole doit s'ouvrir sur un discours de Monseigneur Piat? Qu'est-ce que cela veut dire? Si les créoles veulent se réunir en force de proposition, cela ne peut être, à mes yeux qu'une force politique. Une force politique libre, neutre et totalement autonome. Non inféodé ni à un parti politique, ni à aucune organisation religieuse. Par ailleurs, j'ai trouvé amusant pour ne pas dire pathétique, de voir arriver Eric Guimbeau se sentant tout à coup une âme bronzée et demandant de faire partie du comité de la Fédération Créole. Nous voilà reparti pour l'éternelle rengaine: financement, manipulation et finalement récupération. Comme le disait un article dans La Voix Créole, nous espérons tous qu'Edley Chimon, Filip Fanchette et Jocelyn Grégoire fassent partie du comité directeur du Club des Dodos dans ce merveilleux échange de bons procédés qui paraît-il veut unir Roche Bois à Floréal. Je ne connais pas les autres chats que souhaite fouetter le père Grégoire, mais il devrait jouer au chien de garde en attendant de remettre comme il l'a promis, les clés de la Fédération à d'autres en décembre.

* Revenons à cette réforme sucrière : Ramgoolam is not above reproach, disent ses détracteurs. Il a mis du temps pour s'occuper du dossier ; il fait de la politique pour contenir le mécontentement populaire par rapport à la réforme économique de son ministre des Finances, disent-il. Bérenger qualifie de dangereux son comportement vis-à-vis des sucriers. Est-il vraiment trop politique, selon vous ? 

-- S'il y a un reproche que je ferais à Ramgoolam sur cette question, c'est de ne pas énoncer assez clairement ce qu'il estime être juste et ce de manière officielle. On ne peut pas demander aux sucriers de comprendre ce qu'on ne leur dit pas. La communication implique un aller retour. Maintenant, l'heure est au retour à la table des discussions. Et j'espère que Navin Ramgoolam et les sucriers arrivent à un consensus. Pour répondre à votre question, un homme politique ne peut pas être trop politique. C'est son métier, sa conviction de l'être. Ce qu'il faut, c'est bien comprendre ce que l'on veut dire dans ce cas précis quand on dit le mot politique. Je vous ai parlé tout à l'heure de ce que je crois être les convictions profondes de Ramgoolam; ça pour moi c'est de la politique. Mais vous avez raison, il y a aussi cette dimension de politique politicienne dans les agissements de Navin Ramgoolam. En revanche, je ne comprends pas bien ce que veut dire Bérenger quand il dit que c'est dangereux. Dangereux par rapport à quoi? Par rapport au fait que l'on interprète cela comme du racisme de combattre les sucriers? Si c'est le cas, je pense qu'il n'existe aucun danger. Après quelques jours de flottement aidé par une campagne agressive dans les courriers et tribunes des journaux, visant à faire passer Ramgoolam pour un raciste, le soufflé est tombé. Les Mauriciens ont bien compris de quoi il s'agissait. Une question de justice sociale et de justice économique. Quand Ramgoolam remet à leur place les mouvements socio-culturels qui dérapent, quand il fait enlever les subsides à des organisations hindoues, personne ne trouve qu'il est raciste... Tout va bien? C'est seulement quand il a des reproches à faire aux sucriers qu'il devient raciste? Pour qui nous prend-on?

* Vous avez travaillé pour Ramgoolam dans son premier gouvernement. Comment fonctionne-t-il ? Veut-il toujours être « in control » ?

-- Je ne me sens pas autorisé à expliquer le fonctionnement de Navin Ramgoolam. C'est un homme que j'ai servi au sein de l'Etat et je suis très heureux de l'avoir fait. C'est un homme complexe, à multiples facettes... Mais une chose est sûre, c'est un méticuleux qui ne se prononcera pas avant d'avoir tout pesé et bien pesé. Et qui n'accepte pas ce qu'on lui dit sans poser de questions. C'est peut-être d'ailleurs ce qui gêne certains. Ils en avaient perdu l'habitude.

* La question qui se pose donc - c'est quoi Ramgoolam : méfiant ou naïf ?

-- Naïf, je ne le pense pas. Ce qui est certain, c'est qu'il ne donne pas sa confiance facilement.

 

* At the end of the day, Alain Gordon-Gentil, diriez-vous que nous vivons actuellement des temps historiques où les "architectes" vont devoir affronter les "tirers-plans", selon cette fameuse formule de Malenn Oodiah, pour faire émerger une société plus juste et équitable?

-- Je pense très sincèrement que nous vivons des temps, non pas historiques -- ce mot a été tellement utilisé --, mais des temps troublés où des choix se posent à nous. Il y a ceux qui ont déjà jeté l'éponge, qui pensent que le libéralisme va tout broyer sur son passage et que l'on ne peut rien faire. Et qu'il faut juste suivre le train. Puis il y a d'autres qui estiment qu'une formule plus juste, qu'une voie nouvelle est en train d'être trouvée. Sans pour autant verser dans un alter mondialisme buté et un extrémisme échevelé. Je trouve chez Navin Ramgoolam quelque chose, dans la démarche politique, qui rappelle celle du président Lula du Brésil. Cette manière de tracer la route du milieu sans craindre les vested interests. Je pense que l'arrivée de ce grand visionnaire, de cette sommité mondiale qu'est Joel De Rosnay dans son entourage va aider à donner une nouvelle vision plus globale, à l'avenir de Maurice. La voie de demain est à chercher, mais il faut bien commencer un jour. Et pour moi, c'est ce qui se passe actuellement. La Crise, c'est quand l'ancien est mort et que le nouveau tarde à naître, disait Gramsci. Nous y sommes en plein. Nous sommes en train de faire naître une nouvelle société. Pour cela il faut naviguer entre des extrêmes qui savent comment et où donner de la voix pour donner l'illusion d'être partout à la fois et pratiquer ce qu'ils adorent: la pensée unique.

* De toute façon, Navin Ramgoolam et son Alliance sociale ne pouvaient espérer mieux : quel meilleur agent politique que ces sucriers qui sont même en train de ‘outperform' notre opposition disparate pour la ré-élection de son gouvernement aux prochaines législatives ?

-- Quelque chose demeure pour moi un mystère. Cette étrange faculté du milieu sucrier de se présenter depuis toujours comme des victimes au bord de la mort sociale de l'asphyxie financière et sans cesse persécuté. A voir le niveau de vie et les largesses qu'ils s'octroient -- c'est leur argent, ils en disposent comme bon leur semble -- nous aurions tous souhaité être persécutés dans de telles conditions. Mais cette manie de tirer sans cesse la sonnette d'alarme a fini par les rendre risibles alors qu'ils se faisaient quelques fois l'écho de réels problèmes. Et malgré les années qui passent, malgré le fait qu'ils se retrouvent souvent le bouc émissaire de tourments dont ils ne sont pas les responsables, malgré tout cela, ils ne semblent pas décidés à engager une réflexion sur le pourquoi d'une image aussi désastreuse aux yeux du public, aux yeux des autres communautés. Traiter de racistes ceux qui vous remettent en question, n'a pas marché malgré les moyens de communication mis en place: il faudra donc essayer autre chose. Mais une chose rassure, il y a au sein de cette communauté comme dans toutes les autres des hommes d'avenir et des hommes du passé. Si les premiers gagnent, l'avenir sera plus serein. Ils faut les aider à gagner et c'est ce que nous devrions tous essayer de faire.

* Trois journalistes ont été arrêtés puis relâchés dans le cadre d'une accusation de publication de fausses nouvelles. Vous avez vous -même été arrêté et mis en prison pendant 24 heures en 1994 alors que vous étiez rédacteur en chef d'un hebdomadaire. Quels sont vos commentaires sur ces arrestations?

-- Je condamne de manière directe, ferme et sans équivoque toute arrestation d'un journaliste dans l'exercice de sa fonction. Plusieurs choses me troublent dans cette affaire. Je ne comprends pas comment le Premier ministre, dans sa déclaration au parlement, pour étayer ses arguments reproche à Week-end des informations qui ne figurent pas dans l'article qu'il condamne. Il y a là quelque chose que je n'arrive pas à expliquer. Peut-on m'expliquer l'utilité de l'arrestation d'un journaliste ? Aucune à part jouer au matamore. Y a-t-il des zélés comme autour de tous les pouvoirs toujours prêts à faire plus et même à faire ce qui ne leur est pas demandé ? Ou ont-ils reçu des directives ? Ce qui est dommage dans ce genre d'outrance, c'est qu'elle empêche les vraies questions d'être posées. Le journaliste a le devoir d'exercer son métier en toute intégrité. Mais il est aussi un homme comme tous les autres. Il n'est pas au-dessus des lois. J'ai été choqué, après 30 ans de journalisme, d'entendre un confrère d'une radio dire que son information provenait d'un senior minister, en d'autres mots, l'origine de sa source d'information! Ahurissant! et même de brandir cette information comme une menace. Et dans le même souffle dire qu'un journaliste ne doit pas révéler ses sources. J'avoue n'avoir pas

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